S'élever pas bien haut peut être, mais tout seul !

dimanche 10 avril 2011

Etats des lieux

Pas de chaise, pas de place. Comment les lieux nous parlent?
Une entrée contrôlée, non seulement de la carte d'étudiant, de votre sac, du lieu où vous vous rendez.
Les salles sont insuffisantes pour accueillir les élèves, alors qu'existent de petits amphithéâtres, ceux par exemple où se déroulent les partiels.
Pas assez de chaises, pas assez de place. Les premiers seront les servis, et pour les autres...A vous de voir. Faut-il désormais réquisitionner les chaises du Luxembourg afin de pouvoir prend un cours assis?
De même que le lieu de travail consacré, est lui aussi insuffisant dans sa capacité d'accueil, mais surtout, surtout, ouvert jusqu'à 17H seulement. Nous n'avons pas de lieu commun aux étudiants de philosophie où ils pourraient se réunir, penser, développer des activités. Nous répondre qu'il existe des bibliothèques aux alentours doit-il aussi nous faire comprendre que l'élève a désormais à se fournir lui-même sa table et sa chaise ?

Cynisme ou indifférence : il vous faut quotidiennement justifier de notre place alors que nous n'en avons pas. La place de l'étudiant de licence ou de master, après avoir rudement combattu ou élaborer toute sorte de stratégie pour rentrer en cours, et qui arriverait tout de même trop tard, se réduit donc à un petit bout de parquet.
De même parlons encore de l'insuffisance dans l'organisation des séminaires: pourquoi une telle concentration la journée du jeudi. Pourquoi avoir dédié la philosophie à une journée alors qu'il en existe quatre autres par exemple?

Cette insuffisance, ce problème matériel nous semble en réalité faire écho à un problème plus fondamental quant à la gestion de l'UFR de philosophie et la conception institutionnelle de la formation et l'avenir des étudiants de philosophie. Nous n'avons pas de place, et cette réalité nous est communiquée au sens propre et figuré tous les jours par les lieux, l'indifférence du corps administratif, professoral, la désorganisation du secrétariat, le silence sur ces réalités s'ébruite dans les couloirs, et malmène les étudiants en philosophie, voire la philosophie elle-même.
On aurait comme l'impression d'une dissuasion, et si ce n'est là le fruit d'une intention consciente et inconsciente, nous en sommes certains, le résultat et l'impact sur les élèves est malheureusement et insidieusement le même. Ne pas s'en préoccuper c'est le cautionner.
Ce manque de place nous l'affirmons n'est ni un superflu, ni un résidu folklorique post soixante-huitard à associer avec sourire à la marginalité et l'originalité de la philosophie, comme pourraient le penser certains élèves. Et le penser c'est là encore la preuve que s'est ancrée l'idée que la philosophie relève d’une précarité sociale et institutionnelle. S'il est pénible de constater cette insuffisance, il est à long terme un message d'indifférence et une indifférence au découragement qu'il peut induire.

Indissociablement ce problème matériel fait écho à un problème institutionnel et pédagogique. La matérialité déficiente doit nous interpeller sur un horizon moins visible car ces éléments disent plus qu'eux-mêmes. Cette invisibilité de notre place construit donc en creux la visibilité d'un désinvestissement de l'activité et de la place de l'étudiant en philosophie.







Made in Sorbonne

La philosophie française cultive cette particularité qu’elle fut, dès le XIXe siècle, soutenue dans son enseignement et sa diffusion par les institutions. En tant que telle, elle n’a cessé depuis d’être une affaire publique. Cette position suppose de définir à quelles ambitions répond son enseignement mais aussi de préciser les liens qu’entretiennent une institution comme l’université et l’espace public. C’est en nous intéressant à cette histoire du rôle institutionnel de la philosophie que nous poserons un problème que nous estimons fondamental : que signifie assister à un cours de philosophie?

Une institution comme la Sorbonne jouit sans conteste du statut de lieu de mémoire. La devise républicaine y est inscrite au fronton des portiques, les amphithéâtres portent les noms de résistants et les professeurs se retrouvent au même niveau que leurs étudiants depuis que Mai 68 a fait supprimer leurs estrades. Mais ces grands marqueurs que sont les ambitions républicaines, le combat de la civilisation contre les totalitarismes ou le renouveau pédagogique manifesté par la fin d’une verticalité vertigineuse de la transmission des savoirs, semblent certes continuer de s’exprimer mais à voix de plus en plus feutrée. On peut alors se questionner et se demander si derrière cette mémoire de façade, nombreuses sont les ambitions et les intentions qui ont été redéfinies sans que clairement l’institution ne se soit prononcée. Il ne nous intéressera pas ici de questionner ce qui reste de l’héritage de Mai 68 ou de la résistance car, de faits, peu de choses subsistent. En revanche, interroger le lien entre la philosophie institutionnelle et la République, entre l’institution et son rôle dans l’espace public, semble une démarche décisive pour chercher à comprendre ce qui constitue le « paradiscours » d’un cours.

On ne peut en effet faire l’économie d’une réflexion sur la valeur accordée à la philosophie en tant qu’enseignement dans une société. Que ce soit la mise à mort de Socrate dans la démocratie athénienne, ou les persécutions contre les stoïciens
durant l’Empire romain, la philosophie ne s’est pas non plus privée en retour de se prononcer sur la valeur qu’elle accordait à la cité et son régime. En France, l’institutionnalisation de la philosophie s’est faite sous l’impulsion de Victor Cousin. La forme historique et éclectique de son enseignement tendait à éviter un conflit ouvert avec la théologie et les sensualistes.

Cependant, la IIIe République a profondément idéologisé l’enseignement de la philosophie dans la perspective des Lumières modernes, nous en sommes toujours les héritiers. La circulaire Monzie du 2 septembre 1925 (toujours en vigueur dans les dernières instructions de 1973 et 1983) renforça la liberté de penser et envisagea l’enseignement de la philosophie comme une formation du jugement afin d’affiner la responsabilité morale et civique des élèves. L’institution adopta très clairement des partis pris. Tout d’abord dans son lien avec le marché en voulant former « des hommes de métiers capables de voir au-delà du métier ». Enfin avec l’espace public et le régime politique démocratique en constituant « des citoyens capables d’exercés le jugement éclairé et indépendant que requiert nos institutions démocratiques ». On retrouve ici « le perfectionnement réel  de l’homme » que Condorcet prédisait dans son Esquisse historique des progrès de l’esprit humain (livre X). La philosophie est une condition du progrès d’une société, d’une civilisation. Son enseignement devient un moyen de garantir la pérennité et le bon fonctionnement de la démocratie et de la République. Elle perfectionne l’individu au-delà de sa condition sociale et prévient les dérives intolérantes. En somme, elle est l’esprit même de la République.

Ce rappel des textes institutionnels nous amène à questionner notre actualité philosophique. Tout d’abord, les institutions ont-elles toujours vocation à former -avec tout ce que ce terme peut impliquer comme notions adjacentes de progrès, d’amélioration, de transformation? Et d’autre part, y a-t-il toujours un lien entre cette formation et l’impact que l’on en attend sur l’espace public et les institutions démocratiques?
Pour répondre à ces deux interrogations il faut revenir à la situation de cours, car c’est elle qui fournit véritablement des éléments de réponse. Si une pratique de la philosophie répond automatiquement à la question « qu’est-ce que la philosophie ? », de même un cours de philosophie répond implicitement à la question « que signifie dans une institution exposer et transmettre un savoir? ».

A la question de savoir si l’université forme les étudiants, la réponse penche difficilement selon nous vers une affirmation positive. Nous allons en donner une preuve immédiate: les copies d’examen, c’est-à-dire celles qui couronnent l’apprentissage d’un semestre ou d’une année, ne sont jamais rendues automatiquement ni ne font l’objet d’une correction. La vérification des savoirs est donc tout aussi formelle que l’importance accordée aux progrès des étudiants. Par ce geste anodin, l’institution tient un langage clair à l’étudiant: ses erreurs n’importent que dans la mesure où elles permettent de l’évincer ou de le maintenir au sein du cursus. Elles n’importent pas l’institution en tant qu’elles constituent un obstacle à son amélioration intellectuelle. Nous ne disons pas ici que les cours ne constituent pas un apport conséquent. Nous montrons simplement que la question d’évaluer si un tel savoir a été correctement ou non reçu, s’il a mené ou non à une progression du jeune sujet philosophant, n’importe pas d’un point de vue institutionnel.
A-t-on abandonné l’ambition républicaine? Les acteurs de l’institution ne croient-ils plus à la mission qu’on leur a confiée? Il nous a semblé que la question méritait à nouveau d’être posée. Il faudra bien un jour relancer un tel projet ou tirer les conséquences d’un tel abandon.

De la philosophie de l’entreprise à la pensée «entrepreneuriale » de la philosophie.

Penser le sens du travail, l’organisation des rapports sociaux dans le champ de la petite, de la moyenne, de la grande entreprise; discerner la discipline des corps et des esprits là où elle s’impose le plus subrepticement; contester l’exploitation, celle du capital, du chefaillon, ou de la division manuelle ou intellectuelle du travail qui rend lisse l‘activité; cela, c’est faire de la « philosophie de l’entreprise » , c’est faire de l’entreprise un objet philosophique. Cela implique que l’entreprise sera confrontée aux valeurs de liberté, de dignité, de réalisation, de richesse, et tant d’autres. Mais cela suppose aussi que le philosophe prenne position par rapport à ce monde qui le blanchit et le nourrit. Quand les temps sont durs, que les ambitions ont été revues à la baisse, l’état de dépendance du philosophe se fait sentir. S’il n’est pas rentier, si la philosophie n’est pas pour lui un divertissement, alors un choix s’impose entre sa précarité et sa pensée. « Tu as faim? demande l’Entreprise. Tu ne veux pas être marginal et profiter toi aussi des richesses qui sont produites? Alors fais comme les autres, travaille. Mais travaille pour nous ».
Dans la société libérale il n’est pas besoin de rappeler que la maximisation des profits est au centre de la production. L’opération Phenix lancée par Paris 1, témoigne que le philosophe a sa place dans ce processus de maximisation. Cette opération -pour ceux qui l’ignorent- consiste à proposer à des masters 2 en philosophie d’accéder à des CDI dans des boîtes du CAC 40. L’un des étudiants reconvertis témoignait dans une brochure qu’en quelques mois à peine il était devenu « middle office » (comprenez qu’il travaillait juste derrière les salles de marché -front office- à la Défense). L’appropriation typologique atteste de cette virtuose intégration du philosophe dans l’entreprise. Mais est-il encore un philosophe?
La réponse nous importe peu. Cependant, ce qui pose problème, c’est lorsqu’au sein de l’université, les institutions philosophiques se mettent au service de cette division intellectuelle du travail. On ne peut proposer un master « d’éthique appliquée à l’environnement » sans envisager des implications philosophiques et institutionnelles. Précisons dès à présent que nous ne sommes pas opposés dans le principe aux masters pro. Mais on ne peut dans l’état actuel des choses présenter ce type de « débouchés » sans transformer en profondeur le rôle idéologique et social des institutions.
Philosophiquement, le master pro renverse la réflexion sur le travail. Ce n’est plus la philosophie qui s’empare d’un objet pour le penser philosophiquement. C’est l’entreprise qui prépare le philosophe de sorte à l’intégrer sans désagréments dans sa division intellectuelle du travail. Le souci, c’est qu’il ne s’agit pas d’un master financé par les entreprises elles-mêmes, mais par l’institution. Aussi il ne peut y avoir de master pro sans qu’il n’y ait conflit avec les intentions qui animent l’UFR de philosophie de Paris 1. Or de fait, l’absence totale de conflit ne fait que mettre à jour l’abandon de l’idéologie républicaine. Que l’on nous forme à être enseignants ou cadres, cela finalement est indifférent. L’enseignement de la philosophie se moque donc du peu qu’elle apporte à la formation du caractère. Non pas que chaque heure de philosophie consiste à forger la vertu si propre à l’esprit républicain. Mais pour ceux qui ne s’en seraient pas encore rendu compte, étudier la philosophie aujourd’hui, c’est faire œuvre de militant. Bien sûr, tout le monde ne partage pas ce point de vue. Il est d’autant plus difficile à défendre que la nouvelle figure de la professionnalisation joue sur l’ambiguïté. « L’éthique » y est présente, comme l’étendard, la garantie made in Sorbonne, que la philosophie continue de former des philosophes. Et puis il y a le terme « d’application », et aussitôt le projet se trahit. Le philosophe est un travailleur comme les autres, il a son bureau, en open ou en close space ( comprenez avec ou sans intimité, c’est-à-dire en permanence ou non sous le regard des collègues et du patron), on lui dicte son ergonomie, et il pense là où on lui demande de penser et ce qu’on lui demande de penser. Cela résume bien le mot cadre.
L’autre implication majeure est économique. Le master pro a pour objectif de sauver de la précarité les plus anxieux des étudiants ou les moins satisfaits de la philosophie. Intention louable s’il en est, il n’en demeure pas moins qu’il induit des conséquences funestes pour le reste des pratiques philosophiques. Tout d’abord, il affirme implicitement que sans enrobage marketing, sans la formation de deux mois qui précède le stage (ces deux mois que l’on nomme en Sorbonne un semestre), l’enseignement philosophique ne suffit pas. La valeur marchande de la philosophie n’a pas à être monnayée par du marketing. Adam Smith, Marx ou même Anciens sont autant précieux sinon plus que les feuillets éphémères qui jalonnent les réflexions sur le développement durable. Se soumettre aux exigences du semblant, c’est reconnaître que la société libérale peut se passer de la philosophie. Il existe certes une économie du livre et de l’édition, du magazine et de la conférence, mais la valeur dont nous voulons parler est celle que manifeste la philosophie dans son expression la plus diffuse. Une société libérale sans philosophes tiendrait peut être. Mais qui aurait envie d’y faire partie? Il ne faut donc pas se résigner en abdiquant et en offrant au marché ce qu’il souhaite voir en la figure du philosophe. Il ne faut pas produire du même, mais défendre la figure singulière du philosophe. En Angleterre, il n’existe pas de master pro dans les UFR de philosophie et il est pourtant facile pour un étudiant de travailler par la suite dans une banque. Si le modèle libéral anglais reconnaît la valeur des études philosophiques en elles-mêmes, c’est que ce qui trame en France répond à une autre logique qui relève sans nul doute d’une revanche politique contre la philosophie.
Notre objectif n’est pas de produire un pamphlet contre le master pro. Nous ne sommes pas contre cette initiative. Mais nous refusons, dans la forme qu’elle prend, d’y souscrire. C’est là pour nous trop de concessions qui ne sont même pas assumées. Ce fameux master est pour preuve absent des rubriques « débouchées » du site internet et des brochures de M1. L’institution ne peut s’embarquer dans des transformations insidieuses sans se prononcer sur la redéfinition de ses ambitions.

Le mérite des élites


Tricot était cheminot. Bourdieu nous rappelle à chaque page qu’il n’aurait jamais du sociologiquement entrer à normal sup, ni devenir agrégé de philosophie. Bachelard occupa un poste de surnuméraire des Postes et Télégraphes avant de faire de la philosophie. La liste est longue de ceux qui ont incarné à un moment de l’histoire de l’université, la réalisation des ambitions égalitaires que la République avait confié à l‘institution.
Aujourd’hui un boursier paie 4,57€ son inscription annuelle universitaire. Pourtant, s’il n’est pas issu des classes préparatoires littéraires, s’il n’est pas fils de profs, ou s’il ne dispose d’aucun talent, il sait de lui-même qu’il n’est pas envisageable de passer l’agrégation ou le capes. Certes nous ne nous appuyons pas ici sur une étude convenablement menée. Mais nous prenons comme point de référence un sentiment partagé dans les couloirs de la Sorbonne. Ce sentiment, qu’il reflète avec exactitude ou non la réalité, suffit à justifier qu’on repose la question du rôle de l’université comme vecteur méritocratique. Il ne s’agit pas de prendre la position d’un ministre dont l’interrogation porterait sur les questions structurelles relatives à l’université et aux formations dispensées. Il s’agit de se demander comment, avec les mêmes moyens, l’institution universitaire peut assurer son rôle méritocratique. Mais avant de nous lancer dans des propositions, il nous faut déterminer avec clarté à quel instant ceux qui disposent d’un capital extérieur à la Sorbonne se retrouvent plus à même d’exploiter les ressources qu’on leur apporte ou de consolider celles que l’on ne leur apporte pas.
C’est dans la situation même du cours que se creuse l’inégalité. Rarissimes sont les enseignants qui ont de l’ambition pour leurs étudiants. L’exemple le plus frappant en est l’absence de mention des concours. Les places sont limitées, mais on fait plutôt comme si elles étaient inexistantes. Comme si les années de licence et de master ne devaient pas mener logiquement à la préparation de ces concours. A la rubrique « débouchées » de l’UFR, on ne trouve pourtant que cette solution à côté des doctorats. Mais force est de constater que la mention d’une bibliographie jugée indispensable pour les concours n’est qu’exceptionnellement dispensée. A ce jeu du passage sous silence du devenir de l’étudiant, c’est une devise revisitée qui s’affiche par défaut comme l’étendard de l’institution: « que le meilleur gagne ». Mais le meilleur, lorsque l’on ne compense pas les inégalités de départ, on le devine très aisément avant même l’arrivée. C’est ce que nous voulions signifier lorsque nous parlions de l’enfant de professeurs, de l’ancien khâgneux ou du normalien qui ont en probabilité une chance nettement supérieure d‘obtenir une place aux concours. La Sorbonne ne compense pas les inégalités sociologiques ni celles institutionnelles (la prépa), elle les renforce.
La loi sur l’autonomie des universités est passée. Les apparences restent relativement ce qu’elles sont. Pourtant, un panneau sur deux dans les couloirs de l’UFR de philo invite à se réorienter. Si la formation ne mène plus à la transmission, c’est-à-dire au professorat, alors n’ayons pas peur de nous nommer épiciers.