S'élever pas bien haut peut être, mais tout seul !

dimanche 10 avril 2011

Made in Sorbonne

La philosophie française cultive cette particularité qu’elle fut, dès le XIXe siècle, soutenue dans son enseignement et sa diffusion par les institutions. En tant que telle, elle n’a cessé depuis d’être une affaire publique. Cette position suppose de définir à quelles ambitions répond son enseignement mais aussi de préciser les liens qu’entretiennent une institution comme l’université et l’espace public. C’est en nous intéressant à cette histoire du rôle institutionnel de la philosophie que nous poserons un problème que nous estimons fondamental : que signifie assister à un cours de philosophie?

Une institution comme la Sorbonne jouit sans conteste du statut de lieu de mémoire. La devise républicaine y est inscrite au fronton des portiques, les amphithéâtres portent les noms de résistants et les professeurs se retrouvent au même niveau que leurs étudiants depuis que Mai 68 a fait supprimer leurs estrades. Mais ces grands marqueurs que sont les ambitions républicaines, le combat de la civilisation contre les totalitarismes ou le renouveau pédagogique manifesté par la fin d’une verticalité vertigineuse de la transmission des savoirs, semblent certes continuer de s’exprimer mais à voix de plus en plus feutrée. On peut alors se questionner et se demander si derrière cette mémoire de façade, nombreuses sont les ambitions et les intentions qui ont été redéfinies sans que clairement l’institution ne se soit prononcée. Il ne nous intéressera pas ici de questionner ce qui reste de l’héritage de Mai 68 ou de la résistance car, de faits, peu de choses subsistent. En revanche, interroger le lien entre la philosophie institutionnelle et la République, entre l’institution et son rôle dans l’espace public, semble une démarche décisive pour chercher à comprendre ce qui constitue le « paradiscours » d’un cours.

On ne peut en effet faire l’économie d’une réflexion sur la valeur accordée à la philosophie en tant qu’enseignement dans une société. Que ce soit la mise à mort de Socrate dans la démocratie athénienne, ou les persécutions contre les stoïciens
durant l’Empire romain, la philosophie ne s’est pas non plus privée en retour de se prononcer sur la valeur qu’elle accordait à la cité et son régime. En France, l’institutionnalisation de la philosophie s’est faite sous l’impulsion de Victor Cousin. La forme historique et éclectique de son enseignement tendait à éviter un conflit ouvert avec la théologie et les sensualistes.

Cependant, la IIIe République a profondément idéologisé l’enseignement de la philosophie dans la perspective des Lumières modernes, nous en sommes toujours les héritiers. La circulaire Monzie du 2 septembre 1925 (toujours en vigueur dans les dernières instructions de 1973 et 1983) renforça la liberté de penser et envisagea l’enseignement de la philosophie comme une formation du jugement afin d’affiner la responsabilité morale et civique des élèves. L’institution adopta très clairement des partis pris. Tout d’abord dans son lien avec le marché en voulant former « des hommes de métiers capables de voir au-delà du métier ». Enfin avec l’espace public et le régime politique démocratique en constituant « des citoyens capables d’exercés le jugement éclairé et indépendant que requiert nos institutions démocratiques ». On retrouve ici « le perfectionnement réel  de l’homme » que Condorcet prédisait dans son Esquisse historique des progrès de l’esprit humain (livre X). La philosophie est une condition du progrès d’une société, d’une civilisation. Son enseignement devient un moyen de garantir la pérennité et le bon fonctionnement de la démocratie et de la République. Elle perfectionne l’individu au-delà de sa condition sociale et prévient les dérives intolérantes. En somme, elle est l’esprit même de la République.

Ce rappel des textes institutionnels nous amène à questionner notre actualité philosophique. Tout d’abord, les institutions ont-elles toujours vocation à former -avec tout ce que ce terme peut impliquer comme notions adjacentes de progrès, d’amélioration, de transformation? Et d’autre part, y a-t-il toujours un lien entre cette formation et l’impact que l’on en attend sur l’espace public et les institutions démocratiques?
Pour répondre à ces deux interrogations il faut revenir à la situation de cours, car c’est elle qui fournit véritablement des éléments de réponse. Si une pratique de la philosophie répond automatiquement à la question « qu’est-ce que la philosophie ? », de même un cours de philosophie répond implicitement à la question « que signifie dans une institution exposer et transmettre un savoir? ».

A la question de savoir si l’université forme les étudiants, la réponse penche difficilement selon nous vers une affirmation positive. Nous allons en donner une preuve immédiate: les copies d’examen, c’est-à-dire celles qui couronnent l’apprentissage d’un semestre ou d’une année, ne sont jamais rendues automatiquement ni ne font l’objet d’une correction. La vérification des savoirs est donc tout aussi formelle que l’importance accordée aux progrès des étudiants. Par ce geste anodin, l’institution tient un langage clair à l’étudiant: ses erreurs n’importent que dans la mesure où elles permettent de l’évincer ou de le maintenir au sein du cursus. Elles n’importent pas l’institution en tant qu’elles constituent un obstacle à son amélioration intellectuelle. Nous ne disons pas ici que les cours ne constituent pas un apport conséquent. Nous montrons simplement que la question d’évaluer si un tel savoir a été correctement ou non reçu, s’il a mené ou non à une progression du jeune sujet philosophant, n’importe pas d’un point de vue institutionnel.
A-t-on abandonné l’ambition républicaine? Les acteurs de l’institution ne croient-ils plus à la mission qu’on leur a confiée? Il nous a semblé que la question méritait à nouveau d’être posée. Il faudra bien un jour relancer un tel projet ou tirer les conséquences d’un tel abandon.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire