Penser le sens du travail, l’organisation des rapports sociaux dans le champ de la petite, de la moyenne, de la grande entreprise; discerner la discipline des corps et des esprits là où elle s’impose le plus subrepticement; contester l’exploitation, celle du capital, du chefaillon, ou de la division manuelle ou intellectuelle du travail qui rend lisse l‘activité; cela, c’est faire de la « philosophie de l’entreprise » , c’est faire de l’entreprise un objet philosophique. Cela implique que l’entreprise sera confrontée aux valeurs de liberté, de dignité, de réalisation, de richesse, et tant d’autres. Mais cela suppose aussi que le philosophe prenne position par rapport à ce monde qui le blanchit et le nourrit. Quand les temps sont durs, que les ambitions ont été revues à la baisse, l’état de dépendance du philosophe se fait sentir. S’il n’est pas rentier, si la philosophie n’est pas pour lui un divertissement, alors un choix s’impose entre sa précarité et sa pensée. « Tu as faim? demande l’Entreprise. Tu ne veux pas être marginal et profiter toi aussi des richesses qui sont produites? Alors fais comme les autres, travaille. Mais travaille pour nous ».
Dans la société libérale il n’est pas besoin de rappeler que la maximisation des profits est au centre de la production. L’opération Phenix lancée par Paris 1, témoigne que le philosophe a sa place dans ce processus de maximisation. Cette opération -pour ceux qui l’ignorent- consiste à proposer à des masters 2 en philosophie d’accéder à des CDI dans des boîtes du CAC 40. L’un des étudiants reconvertis témoignait dans une brochure qu’en quelques mois à peine il était devenu « middle office » (comprenez qu’il travaillait juste derrière les salles de marché -front office- à la Défense). L’appropriation typologique atteste de cette virtuose intégration du philosophe dans l’entreprise. Mais est-il encore un philosophe?
La réponse nous importe peu. Cependant, ce qui pose problème, c’est lorsqu’au sein de l’université, les institutions philosophiques se mettent au service de cette division intellectuelle du travail. On ne peut proposer un master « d’éthique appliquée à l’environnement » sans envisager des implications philosophiques et institutionnelles. Précisons dès à présent que nous ne sommes pas opposés dans le principe aux masters pro. Mais on ne peut dans l’état actuel des choses présenter ce type de « débouchés » sans transformer en profondeur le rôle idéologique et social des institutions.
Philosophiquement, le master pro renverse la réflexion sur le travail. Ce n’est plus la philosophie qui s’empare d’un objet pour le penser philosophiquement. C’est l’entreprise qui prépare le philosophe de sorte à l’intégrer sans désagréments dans sa division intellectuelle du travail. Le souci, c’est qu’il ne s’agit pas d’un master financé par les entreprises elles-mêmes, mais par l’institution. Aussi il ne peut y avoir de master pro sans qu’il n’y ait conflit avec les intentions qui animent l’UFR de philosophie de Paris 1. Or de fait, l’absence totale de conflit ne fait que mettre à jour l’abandon de l’idéologie républicaine. Que l’on nous forme à être enseignants ou cadres, cela finalement est indifférent. L’enseignement de la philosophie se moque donc du peu qu’elle apporte à la formation du caractère. Non pas que chaque heure de philosophie consiste à forger la vertu si propre à l’esprit républicain. Mais pour ceux qui ne s’en seraient pas encore rendu compte, étudier la philosophie aujourd’hui, c’est faire œuvre de militant. Bien sûr, tout le monde ne partage pas ce point de vue. Il est d’autant plus difficile à défendre que la nouvelle figure de la professionnalisation joue sur l’ambiguïté. « L’éthique » y est présente, comme l’étendard, la garantie made in Sorbonne, que la philosophie continue de former des philosophes. Et puis il y a le terme « d’application », et aussitôt le projet se trahit. Le philosophe est un travailleur comme les autres, il a son bureau, en open ou en close space ( comprenez avec ou sans intimité, c’est-à-dire en permanence ou non sous le regard des collègues et du patron), on lui dicte son ergonomie, et il pense là où on lui demande de penser et ce qu’on lui demande de penser. Cela résume bien le mot cadre.
L’autre implication majeure est économique. Le master pro a pour objectif de sauver de la précarité les plus anxieux des étudiants ou les moins satisfaits de la philosophie. Intention louable s’il en est, il n’en demeure pas moins qu’il induit des conséquences funestes pour le reste des pratiques philosophiques. Tout d’abord, il affirme implicitement que sans enrobage marketing, sans la formation de deux mois qui précède le stage (ces deux mois que l’on nomme en Sorbonne un semestre), l’enseignement philosophique ne suffit pas. La valeur marchande de la philosophie n’a pas à être monnayée par du marketing. Adam Smith, Marx ou même Anciens sont autant précieux sinon plus que les feuillets éphémères qui jalonnent les réflexions sur le développement durable. Se soumettre aux exigences du semblant, c’est reconnaître que la société libérale peut se passer de la philosophie. Il existe certes une économie du livre et de l’édition, du magazine et de la conférence, mais la valeur dont nous voulons parler est celle que manifeste la philosophie dans son expression la plus diffuse. Une société libérale sans philosophes tiendrait peut être. Mais qui aurait envie d’y faire partie? Il ne faut donc pas se résigner en abdiquant et en offrant au marché ce qu’il souhaite voir en la figure du philosophe. Il ne faut pas produire du même, mais défendre la figure singulière du philosophe. En Angleterre, il n’existe pas de master pro dans les UFR de philosophie et il est pourtant facile pour un étudiant de travailler par la suite dans une banque. Si le modèle libéral anglais reconnaît la valeur des études philosophiques en elles-mêmes, c’est que ce qui trame en France répond à une autre logique qui relève sans nul doute d’une revanche politique contre la philosophie.
Notre objectif n’est pas de produire un pamphlet contre le master pro. Nous ne sommes pas contre cette initiative. Mais nous refusons, dans la forme qu’elle prend, d’y souscrire. C’est là pour nous trop de concessions qui ne sont même pas assumées. Ce fameux master est pour preuve absent des rubriques « débouchées » du site internet et des brochures de M1. L’institution ne peut s’embarquer dans des transformations insidieuses sans se prononcer sur la redéfinition de ses ambitions.
Il est beaucoup mieux comme çà le blog. Merci.
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