S'élever pas bien haut peut être, mais tout seul !

dimanche 10 avril 2011

Le mérite des élites


Tricot était cheminot. Bourdieu nous rappelle à chaque page qu’il n’aurait jamais du sociologiquement entrer à normal sup, ni devenir agrégé de philosophie. Bachelard occupa un poste de surnuméraire des Postes et Télégraphes avant de faire de la philosophie. La liste est longue de ceux qui ont incarné à un moment de l’histoire de l’université, la réalisation des ambitions égalitaires que la République avait confié à l‘institution.
Aujourd’hui un boursier paie 4,57€ son inscription annuelle universitaire. Pourtant, s’il n’est pas issu des classes préparatoires littéraires, s’il n’est pas fils de profs, ou s’il ne dispose d’aucun talent, il sait de lui-même qu’il n’est pas envisageable de passer l’agrégation ou le capes. Certes nous ne nous appuyons pas ici sur une étude convenablement menée. Mais nous prenons comme point de référence un sentiment partagé dans les couloirs de la Sorbonne. Ce sentiment, qu’il reflète avec exactitude ou non la réalité, suffit à justifier qu’on repose la question du rôle de l’université comme vecteur méritocratique. Il ne s’agit pas de prendre la position d’un ministre dont l’interrogation porterait sur les questions structurelles relatives à l’université et aux formations dispensées. Il s’agit de se demander comment, avec les mêmes moyens, l’institution universitaire peut assurer son rôle méritocratique. Mais avant de nous lancer dans des propositions, il nous faut déterminer avec clarté à quel instant ceux qui disposent d’un capital extérieur à la Sorbonne se retrouvent plus à même d’exploiter les ressources qu’on leur apporte ou de consolider celles que l’on ne leur apporte pas.
C’est dans la situation même du cours que se creuse l’inégalité. Rarissimes sont les enseignants qui ont de l’ambition pour leurs étudiants. L’exemple le plus frappant en est l’absence de mention des concours. Les places sont limitées, mais on fait plutôt comme si elles étaient inexistantes. Comme si les années de licence et de master ne devaient pas mener logiquement à la préparation de ces concours. A la rubrique « débouchées » de l’UFR, on ne trouve pourtant que cette solution à côté des doctorats. Mais force est de constater que la mention d’une bibliographie jugée indispensable pour les concours n’est qu’exceptionnellement dispensée. A ce jeu du passage sous silence du devenir de l’étudiant, c’est une devise revisitée qui s’affiche par défaut comme l’étendard de l’institution: « que le meilleur gagne ». Mais le meilleur, lorsque l’on ne compense pas les inégalités de départ, on le devine très aisément avant même l’arrivée. C’est ce que nous voulions signifier lorsque nous parlions de l’enfant de professeurs, de l’ancien khâgneux ou du normalien qui ont en probabilité une chance nettement supérieure d‘obtenir une place aux concours. La Sorbonne ne compense pas les inégalités sociologiques ni celles institutionnelles (la prépa), elle les renforce.
La loi sur l’autonomie des universités est passée. Les apparences restent relativement ce qu’elles sont. Pourtant, un panneau sur deux dans les couloirs de l’UFR de philo invite à se réorienter. Si la formation ne mène plus à la transmission, c’est-à-dire au professorat, alors n’ayons pas peur de nous nommer épiciers.

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