S'élever pas bien haut peut être, mais tout seul !

samedi 28 mai 2011

La lutte sans effort: vers une thalasso- politique?

Nous revoilà. Un second numéro vient prolonger l’impulsion première qui nous avait menés à entreprendre une clarification des rapports entre l’université, la société civile et le marché. Ces rapports se transforment, à pas lents. Nous glissons. C’est si lent qu’on se dit qu’on verra çà plus tard, que rien ne presse. Et pourtant, comme une sphère qui entame sa descente sur une pente, une accélération subite nous engagera sur un chemin que nous n’avons pas pris la peine de choisir.

Le conflit est-il chimérique?

Le premier numéro de la volonté de ne pas savoir a dans l'ensemble plu, voire enthousiasmé certains. Mais il n’a pas mené à des prises de positions clarifiées quant aux enjeux qui transforment le devenir de la Sorbonne. Il nous a ainsi semblé que les réactions n'étaient pas à la hauteur des enjeux. Peut-être y a-t-il quelque chose de présomptueux et de naïf à penser que les écrits sont encore un moyen de qualité pour s’adresser aux consciences. Ou peut-être avons-nous voulu voir un conflit de valeurs là où il n’y a qu’un rapprochement naturel entre la préparation à l’agrégation et celle destinée à intégrer la division intellectuelle du travail. Mais dans ce cas, il faudra relire Les chiens de garde. S’il y a bien une erreur de notre part, c’est d’avoir cru que nous permettrions une prise de conscience suffisante pour passer à l'acte. Nous avions certes écrit noir sur blanc que parmi nous, une soixantaine aurait les concours de l’enseignement, une douzaine d’autres un master pro, et que la majorité serait destinée à former une masse d’intellectuels précaires au service des ajustements structurels des maisons d’édition et des boîtes de journalisme. Nous pensions que dresser publiquement ce constat aurait suffi à faire naître des réflexions collectives sur la possibilité d’inventer des alternatives. Non, cela ne suffit pas. Quelque chose de puissant agit et brise tout élan qui voudrait repenser l’avenir et donner au conflit de
valeurs une dimension publique. Quels sont ces mécanismes qui agissent tant au niveau structurel qu’à l’échelle individuelle? Nous avançons ici quelques hypothèses.


Pas d’espace public, pas de conflit


Les organisations de lutte ont disparu depuis longtemps à la Sorbonne. Ou plutôt il reste bien des organisations, mais les luttes de fond ont belle et bien disparues. Doit-on pour autant en conclure que c'est l'unité qui règne entre tous les corps qui composent cette institution? Certainement pas. Mais l'absence de groupes sur le mode associatif, spontanés ou autre a pour double conséquence : d'une part de supprimer des instances de concertation par lesquelles pouvaient s'instaurer un dialogue sur le sens de la pratique philosophique; d'autre part, de masquer les intentions de certaines chapelles philosophiques en les retirant de l'espace public. Le constat est sans appel, le débat public est devenu opinion privée; les projets communs: ambitions personnelles.
 
C'est dans ce contexte qu'avant même d'envisager les transformations profondes quant au sens de la formation philosophique à l'université, il nous faut préalablement créer un espace public de discussion. Cela permettra de mettre en lumière ce qui fait conflit et de permettre ainsi l’identification d'acteurs qui revendiquent leur position. Nous pensions que la lutte était évidente sans creuser des tranchées. Il semble au contraire que la constitution d'un front soit indispensable. Il n'y a aujourd'hui dans l'UFR de philosophie que deux associations. La première est tournée vers l'extérieur de l'université, vers ce qui suit après elle. Pour notre part, nous sommes tournés vers son présent. Dans les deux cas il s'agit de faire face à une situation qui ne dit pas son nom, où les élèves abandonnent leurs études souvent dans
l'indifférence, et où les autres les poursuivent dans la même indifférence. Nous ne recherchons pas l'unité mais la prise de positions responsables.


On n’attend pas Godot?

C'est à croire que la notion d'intérêt collectif a déserté l'esprit de ceux qui consacrent leurs études à définir et penser l'universel. Si le corps étudiant est trop peu structuré pour défendre un projet, le corps enseignant lui aussi se refuse à prendre position publiquement et à affirmer une voie pour la philosophie. Lors des derniers mouvements sociaux les assemblées générales ont dénoncé avec véhémence l'idéologie libérale qui menaçait l'université. Ces grands moments de gloire pour les tribuns républicains, où l'éloquence se met au service du bien commun, ne sont suivis aujourd'hui que par de grands silences ambulants. S'ils estiment aujourd'hui que le combat est perdu, qu'ils en tirent les conséquences et cessent d'entretenir des horizons glorieux hérités d'un passé consistant. On ne peut se payer de mirages. C'est parce que les finalités de l'enseignement philosophique ont changé qu'il n'est plus possible selon nous que les enseignants conservent le silence quant au sens qu'ils accordent à leur pratique. Les catégories générales et institutionnelles selon nous ne valent plus, l'opinion de chacun ne nous est pas connaissable, il nous semble cohérent d'exiger qu'ils sortent de leur réserve. 

Comme certains enseignants ne nous donnaient pas leur avis sur le premier numéro, nous le leur avons demandé. Le constat n’est pas réjouissant: les divisions sont nombreuses, et la méconnaissance des opinions de leurs pairs est courante. Pour ceux qui croyaient encore que les valeurs modernes insufflées à l'université n'avaient pas dit leur dernier mot, leur activité de recherche avait néanmoins souvent pris le pas sur celles d'enseignant. La theoria contre la praxis, cette façon de résoudre les conflits n'est pour nous rien d'autre que le sacrifice des vrais enjeux de l'enseignement philosophique. Penser dans ces conditions des alternatives à la formation actuelle est encore une fois impossible. Aucun parti ne se dessine car aucun parti ne se prononce. Et la dislocation du corps professoral se prolonge évidemment chez les étudiants.


La valeur de l’évaluation


L’absence d’espace public ajourne donc les conflits. Cependant, on ne pourrait se résoudre à expliquer l'absence de conflits qu'à partir des éléments extérieurs à l'individu. Alors que la philosophie se veut une pensée en mouvement, on remarque au contraire que face à ces bouleversements qui détermineront la pratique philosophique pour les décennies à venir, c'est l'immobilisme qui fait office de programme. Il y a donc quelque chose dans notre rapport à la philosophie qui déjà suppose que nous sommes sortis de la philosophie. Pourquoi avons-nous cessé de nous poser des questions? Car c'est un fait que l'intervention d'un élève lors d'un cours soit devenue une situation d'exception. On ne peut expliquer ce phénomène qu'à partir des pratiques pédagogiques magistrales de réintroduire sitôt à la place des anciens mandarins. Il y a quelque chose de plus profond, qui touche à la philosophie même et aux mécanismes qui en veulent régler sa pratique. Le positivisme sous la forme des études historiques a
indéniablement perverti la pratique éclectique de la philosophie française. L'histoire de la philosophie
française s'est toujours voulu une histoire philosophante de la philosophie. Son caractère réflexif assurait à la transmission d'un savoir son caractère problématisé. Aujourd'hui, un dispositif global -que nous ne pouvons ici analyser- a fini par avoir raison des problèmes. L'idéologie de l'évaluation a repris à son compte l'histoire de la philosophie afin de contrôler l'apport d'un enseignement mais d'un point de vue d'accumulation positive des connaissances. Le caractère réflexif de l'histoire de la philosophie a
disparu. Le récit et la méthode remplacent dès lors le problème. En faisant de l'histoire de la philosophie sans réflexivité, on fait de la philosophie un objet extérieur à connaître et maîtriser, un objet sans sujet, sans enjeux. Dès lors, ni l'étudiant, ni l'enseignant ne sont amenés à débattre. La vérité n'est plus enjeu philosophique. Elle est un enjeu historique et méthodologique qui revient au seul spécialiste. On observe ainsi un renversement philosophique d'importance dans les rapports entre sujet et vérité. Auparavant, l'accès à la vérité supposait une transformation du sujet. Désormais, sous sa forme historique et positive, la vérité est en accès immédiat. Le conflit ne peut ainsi surgir que sur le terrain de la recherche historique où l'ignorant est prié de se taire.


Moi, j’ai retourné ma veste lorsque j’ai vu qu’elle était doublée de vison

Mais là encore, nous ne pouvons accepter de dédouaner l'individu de toute responsabilité. Certes, les structures de dialogue manquent. Certes, la philosophie est devenue une histoire sans sujet. Néanmoins, il en va de la responsabilité de l'étudiant philosophe de savoir dire non. Pourquoi sommes-nous serviles ? Une analyse psychologique serait ici fort utile, mais elle est au-delà de nos
compétences. Aussi nous préférons présenter simplement les réactions à la parution du premier numéro. Dans l’ensemble, l’accueil fut très favorable. Mais si un accord de principe a souvent été manifesté, en revanche un engagement plus prononcé n'a jamais suivi. Parmi les justifications avancées pour ne pas s'investir à nos côtés, on peut citer : « je n'ai pas le temps. », « je ne suis pas sûr que cela change quoique se soit. », « vous trouvez vraiment que le manque de chaises soit un problème? », « vous dramatisez, personne n'est responsable », « vous savez, il reste moins de deux ans à tirer »... On pourra noter qu'une disposition commune anime ces réponses: celle d'un calcul où l'économie individuelle du plaisir renvoie la question du bien commun à quelque chose de trop éphémère pour constituer le souci d‘importance. Derrière cette position, nous pouvons aussi ressentir celle d'un certain conservatisme où l'étudiant se refuse à s'engager de peur d'une évolution vers le pire. Le meilleur serait derrière nous, et le moindre mal un compromis acceptable. L'équation peine/ rentabilité se révélant perdante, les volontés se hiérarchisent, et celle pour lutter au nom du bien commun philosophique passe désormais derrière la politique du refuge.

Remerciements à Jean Salem.

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