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samedi 28 mai 2011

Le prestige de la périphérie

Le rôle traditionnel du philosophe d’utilité publique relève d’une Modernité qui peut-être n’est désormais plus moderne. Le rôle du savoir en lui-même et dans sa destination est aujourd’hui repensé par petites touches à la manière des impressionnistes: « plus de vagues, moins de vogue » disait Gilles Châtelet. Mais parmi ces petites touches, certaines ont déjà amorcé une transition qui ne peut que s’avérer profonde. Pour comprendre ce phénomène, il faut parler d’une économie générale des savoirs qui se met progressivement en place et s’étend de la production à la distribution. Comment la philosophie est intégrée à ce modèle? C’est en répondant à cette interrogation que nous saisirons les causes de la crise actuelle de la philosophie.

Le savoir du philosophe dans la République a jusqu’ici revêtu une dimension politique, idéologique voire spirituelle. Certes il y a toujours eu une « économie » de la philosophie sous la forme d’une distribution du savoir via le circuit de l’édition sous toutes ses formes (livres, revue, conférences, etc.). Mais la valeur du savoir n’était pas fixée en vertu d’une demande du marché, mais en fonction de l’accomplissement ou non de la tâche de philosophe. Que ce soit M. Foucault ou Gilles Deleuze, la valeur de leur pensée n’a pas dépendu que du nombre de leurs publications ou de la quantité d’exemplaires vendus. A la limite, il est probable que s’ils n’avaient pas publié du tout, leurs cours auraient suffi à en faire de grands penseurs. De la même façon, la cinquantaine de livres publiés par M. Onfray ne suffira pas à faire de lui un penseur conséquent. Mais ces exemples restent limiter quant à leur signification. Car tous ces penseurs, n’ont pas enseigné dans des institutions « classiques ». Une raison semble prendre le dessus sur les autres. Penser comporte un risque. Et toute démarche « risquée » mène le pouvoir à une mise à l’écart, comme une expérience scientifique est à ses débuts confinée à un laboratoire. Cependant, si la Sorbonne pouvait dans les années 70 représenter un « centre » par rapport à des « périphéries » qu’auraient constitué Vincennes et le Collège de France, force est de constater qu’un renversement profond s’est opéré, comme en témoigne le projet de déplacement des enseignements de la Sorbonne à Aubervilliers. Mais ce nouveau statut, s’il est encore virtuel, n’apportera pas, une fois actuel, les avantages dont avaient pu bénéficier autrefois les « périphéries ». La Sorbonne, même à Aubervilliers, a peu d’espoir de devenir un « laboratoire », un lieu où la pensée
retrouvera de l’audace. Il y a en effet quelque chose de plus profond que ces simples rapports centre/périphérie qui sont en jeu dans le rapport entre le risque et la pensée.
 
Nous visons ici clairement le renforcement du modèle positiviste dans le champ des sciences humaines. En philosophie, cela se traduit par la valorisation de la méthode historique, c’est-à-dire par le glissement de la philosophie vers l’histoire de la philosophie. Le positivisme historique est une menace réelle pour la philosophie en tant qu’il prétend d’une part évincer la question des jugements de valeur; d’autre part en tant qu’il transforme la nature d’un problème philosophique en problème historique. L’enjeu de vérité n’est plus alors dans un texte en lui-même, il est dans les procédés employés pour son interprétation. Aussi il n’est pas surprenant de voir se développer des commissions d’évaluation et la prolifération ouvrages collectifs par lesquels les contrôles méthodologiques sont plus aisément effectuables. Il est plus évident d’évaluer un travail historique qu’un travail philosophique. L’utilité du philosophe est ainsi circonscrite à sa spécialisation. Il cesse d’être une autorité dans l’espace public. Le jugement de valeur n’est plus de son ressort, seule l’accumulation positive des connaissances lui confère un pouvoir dans sa chapelle.

La destruction du rôle public du philosophe ne s’arrête pourtant pas là. Certes, tout cela semble encore virtuel en France. Nous ne sommes pas encore à Aubervilliers, et l’histoire de la philosophie reste encore par de nombreux aspects une histoire « philosophante » de la philosophie. Mais comprenons dès à présent que cette avancée positiviste s’articule à une économie mondiale du marché universitaire. La loi LRU sur l’autonomie des universités témoigne à ce propos d’une volonté d’adapter la recherche française aux règles de ce marché. On y retrouve les instances d’évaluation, les publications collectives, l’incitation maladive à la publication, etc. En somme un concentré des critères du fameux classement de Shanghai. Lorsque l’on sait que les étudiants étrangers rapportent en Angleterre 3,5 milliards de dollars en frais d’inscription, on réalise alors qu’il s’agit de bien faire entrer à court terme l’université française dans le jeu de la concurrence internationale. On ne peut publier une idée philosophique de conséquence tous les ans. On peut en revanche publier tous les semestres des recherches historiques.

comme autorité sans pouvoir est voué à se faireMais en France, l’application des règles du marché au champ universitaire peut aussi permettre de masquer les logiques de récupération de la parole philosophique. Le philosophe au XXe siècle, n’a pas cessé de constituer une autorité sans pouvoir. Or les perspectives de la modernité libérale font apparaître un moyen pour le pouvoir de limiter le discours d’opposition. Offrez au philosophe un poste à forte rémunération, disposez à son endroit un espace de recherche superbement équipé avec des assistants, et il est probable qu’il ne verra pas à première vue de raison de refuser. Mais posez comme conditions d’exercice de sa fonction les règles positives d’élaboration de sa pensée et les instances d’évaluation qui s’en suivent, ajoutez ensuite dans la foulée de l’autonomie la possibilité de l’évincer avec plus de facilité, alors il devient presque impossible pour le philosophe de constituer un contre-pouvoir. L’intellectuel n’est plus dés lors, celui qui dit la vérité au pouvoir au nom des opprimés; il devient celui qui dit la vérité aux opprimés, au nom du pouvoir. La fonction traditionnelle du philosophe est donc bien en crise. Certains n’y verront qu’une transition souhaitable. Peut-être ont-ils personnellement à y gagner. Pour notre part, il devient de plus en plus manifeste que le philosophe pouvoir sans autorité.

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